Une nouvelle étude vient apporter un éclairage différent sur la sensibilité au gluten, et pourrait ouvrir la voie à de nouvelles pistes d’exploration.

Sensibilité au gluten : de nouvelles données, suite…

Sensibilité au gluten - de nouvelles données, suite

Rappel

La « sensibilité au gluten » demeure actuellement une pathologie dont le diagnostic ne peut s’établir qu’à partir de critères cliniques, c’est-à-dire lorsque certains symptômes (troubles digestifs, diarrhée, fatigue, anémie, eczéma, dépression, arthralgie) sont associés à la consommation d’aliments contenant du gluten. Pour l’heure, il n’existe pas d’examen biologique permettant de confirmer le diagnostic clinique avec certitude. De fait, la réelle existence de cette pathologie demeure controversée.

Une nouvelle étude

Une nouvelle étude1, randomisée et contrôlée, réalisée par une équipe de l’Université de Brescia en Italie, permet de mieux cerner cette entité.

Cette étude porte sur 35 patients en condition de vie normale, qui rencontrent simplement les investigateurs lors des visites de contrôle.

Selon les critères de sélection retenus par les chercheurs, ces patients :

  • ont reçu un diagnostic clinique de « sensibilité au gluten » ;
  • suivent un régime sans gluten (en auto-prescription) depuis au moins 6 mois ;
  • ont peu de symptômes de troubles gastro-intestinaux, mais voient ces troubles réapparaître en cas d’ingestion de produits contenant du gluten (30 sur 35 éprouvent également des troubles extra gastro-intestinaux) ;
  • ont des recherches d’anti-corps et/ou des biopsies négatives pour la maladie coeliaque, ainsi qu’un score Marsh inférieur à 32.

Lors d’une première évaluation, les patients reçoivent des conseils pour améliorer encore leur adhérence au régime sans gluten, puis ils sont revus trois mois plus tard pour le démarrage de l’intervention.

Les 35 patients (31 femmes) sont alors randomisés par ordinateur pour recevoir soit un sachet de farine contenant du gluten, soit un sachet de farine placebo :

  • le sachet « gluten » contient 80% de protéines de blé, 10% d’amidon, le reste en sucres divers ;
  • le sachet « placebo » contient 80% d’amidon de maïs, 4% de protéines, le reste en sucres divers, fibres et lipides.

On leur demande ensuite de saupoudrer le contenu du sachet reçu sur leur nourriture quotidienne pendant 10 jours. S’ensuit une période de « nettoyage » (wash-out) de 14 jours pendant lesquels les patients ne prennent rien. Au terme de cette période, les groupes sont inversés et de nouveau testés pendant 10 jours. Ainsi, tous les patients expérimentent à la fois le sachet « gluten » et le sachet « placebo », ce qui permet d’augmenter la puissance de l’étude malgré le petit nombre de participants. Cette technique, dite du « cross-over », avait également été utilisée lors de l’étude australienne sur le même sujet que nous avions traitée dans un précédent article3.

Le critère principal de l’étude est la capacité des participants à identifier correctement le sachet contenant du gluten, apparemment par association avec une récurrence des troubles gastro-intestinaux.

À ce stade, on peut se dire que si les participants arrivent à reconnaître de manière significative la présence de gluten, c’est qu’ils sont effectivement sensibles au gluten. Malheureusement, les chercheurs n’établissent pas de seuil de signification dans le descriptif du design de l’étude. Cependant, un simple tirage à pile ou face, sachet par sachet, tendrait déjà vers un résultat à 50/50, donc on peut légitimement considérer que pour être significatif, le résultat devrait indiquer que plus de la moitié des participants parviennent à identifier correctement la présence de gluten.

Formulé autrement, si plus de 50% des sujets diagnostiqués « sensibles au gluten » réagissent effectivement au gluten, on pourra considérer que cette étude amène un argument fort en faveur de l’existence de la sensibilité non coeliaque au gluten.

Les résultats de l’étude

Examinons maintenant les résultats de l’étude :

  • 12 patients sur 35 (soit 34%) ont réagi au sachet « gluten » ;
  • 17 patients sur 35 (soit 49%) ont réagi au sachet « placebo » ;
  • 6 patients sur 35 (soit 17%) n’ont réagi à aucun des deux sachets.

Au total, 23 patients sur 35 (soit 66%) ont été incapables d’identifier le sachet contenant du gluten. Donc, dans le cas présent, plus de la moitié des patients diagnostiqués « sensibles au gluten » ne réagissent pas au gluten.

De plus, parmi ceux qui ont réagi au gluten, il se peut que certains l’aient fait « par hasard », en conséquence d’un effet « nocebo ». Pour en être certain, il aurait fallu procéder sur ces patients particuliers à une deuxième exposition au gluten après un nouveau wash-out (ainsi que cela a été fait dans l’étude australienne précédemment mentionnée).

Quelles conclusions ?

Et après ?
Si l’on veut être vraiment rigoureux sur le plan scientifique, la seule conclusion qu’on peut tirer de cette étude est qu’elle n’a pas réussi à mettre en évidence de manière significative l’existence d’une sensibilité au gluten parmi des patients pourtant diagnostiqués comme tels.

Cela ne constitue bien sûr pas une preuve qu’elle n’existe pas, mais cela pourrait ouvrir la voie à d’autres pistes d’exploration.

Quelques pistes intéressantes ?

Évidemment, aucune étude n’est jamais parfaite. Celle-ci ne fait pas exception et présente quelques points faibles, dont l’analyse offre néanmoins des pistes intéressantes :

  1. La durée d’exposition au gluten est courte (10 jours). Dans l’hypothèse où le gluten serait susceptible de déclencher des troubles extra gastro-intestinaux, il est possible que cet effet ne se manifeste qu’au terme d’une période plus longue (mais ce n’est qu’une hypothèse).
  2. Avant le démarrage de l’étude, les patients étaient sous régime sans gluten depuis au moins 6 mois. Il est possible que certains symptômes de la maladie coeliaque soient devenus suffisamment silencieux pour échapper au diagnostic et donc, il est possible que certains des patients qui ont réagi au gluten soient des malades coeliaques potentiels (« it is not possible to exclude the possibility that some of those diagnosed with NCGS, may be in an early ‘latent’ stage of CD »).
  3. Enfin, il est troublant de constater que c’est avec le sachet « placebo » que l’on voit apparaître le plus grand nombre de récurrences des troubles gastro-intestinaux. Ce sachet contenait pour l’essentiel de l’amidon de maïs ainsi qu’un peu de lactose. Or, selon une remarque des chercheurs, ces deux ingrédients font partie de la liste des FODMAP, une famille de sucres fermentescibles dont nous avons parlé dans un précédent article (« The gluten-free flour used in the study contained FODMAPs, mainly because it included lactose and maize starch. »). On peut donc envisager l’hypothèse que certains des sujets dits « sensibles au gluten » soient en réalité sensibles aux FODMAP, une hypothèse soutenue à la fois par l’étude australienne que nous avions précédemment traitée et par un suivi de l’étude dont il est question ici. En effet, selon l’extrait d’une publication à paraître, il semble que les sujets ayant réagit au sachet « placebo » aient vu leur symptômes s’atténuer en suivant un régime pauvre en FODMAP.

Recommandations en l’attente de nouveaux éléments

À l’issue de cette analyse, et en l’attente de nouvelles études qui viendraient soutenir l’hypothèse de la sensibilité au gluten (dont nous ne manquerons bien sûr pas de rendre compte le cas échéant), nos recommandations restent inchangées par rapport à celles que nous avions proposées dans notre article sur les FODMAP :

Si vous avez mangé des aliments à base de blé pendant plusieurs années sans noter de problème particulier, et que vous avez essayé le régime sans gluten pour voir, sans observer de différence flagrante sur votre état de santé ou vos performances, il est probable que vous ne soyez ni intolérant au gluten, ni sensible aux FODMAP du blé.

  • A priori, il n’y a donc pas de raison de vous priver de pain, de pâtes ou de pâtisseries si vous les appréciez et les consommez avec modération.

Si vous souffriez de troubles divers (digestifs, arthrose, maladie auto-immune, etc.), et que le régime sans gluten a permis une nette amélioration des symptômes, il est possible que vous soyez un intolérant au gluten non-diagnostiqué, ou que vous soyez essentiellement sensible aux FODMAP du blé et peu à ceux d’autres aliments.

  • Le régime peut donc être poursuivi, puisqu’il est tout à fait possible d’avoir une alimentation équilibrée sans avoir recours aux produits contenant du gluten.

Si vous souffriez de troubles divers (digestifs, arthrose, maladie auto-immune, etc.), et que certains de ces troubles (essentiellement digestifs) persistent malgré la mise en place d’un régime sans gluten, il est possible que l’éviction du blé n’ait pas suffi à éliminer tous les FODMAP auxquels vous êtes sensible.

    • Il peut alors être intéressant de tenir un « journal alimentaire » pour tenter de repérer d’autres sources de FODMAP, comme par exemple celles présentées dans le tableau suivant :
Type d’aliment Riche en FODMAP Pauvre en FODMAP
Légumes Asperges, artichaut, oignons, blanc de poireau, ail, betterave, certains choux, céleri, maïs doux Graines germées, haricots verts, carottes, ciboulette, concombre, laitue, tomates, courgettes
Fruits pommes, poires, mangues, pastèques, nectarines, pêches, prunes Banane, orange, clémentine, raisin, melon
Lait et produits laitiers lait, yaourt, fromage frais, crème, glaces Lait sans lactose, yaourt sans lactose, fromages affinés
Sources de protéines Légumineuses viande, poisson, volaille, tofu, tempeh
Pains et céréales seigle, produits contenant du blé (pain, pâtes, céréales) pain et pâtes sans gluten, pain d’épeautre au levain, avoine, riz, quinoa
Biscuits et snacks biscuits et gâteaux apéritifs à base de blé ou de seigle biscuits et gâteaux sans gluten, galettes de riz ou de maïs
Noix et graines noix de cajou, pistaches amandes, graines de courge

 

Références :

1. Zanini et al. Randomised clinical study: gluten challenge induces symptom recurrence in only a minority of patients who meet clinical criteria for non-coeliac gluten sensitivity. Aliment Pharmacol Ther. 2015 Aug 27. http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/26310131


2. Dickson et al. Coeliac disease: an update for pathologists. J Clin Pathol. 2006 Oct;59(10):1008-16. http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/17021129


3. Biesiekierski et al. No effects of gluten in patients with self-reported non-celiac gluten sensitivity after dietary reduction of fermentable, poorly absorbed, short-chain carbohydrates. Gastroenterology. 2013 Aug;145(2):320-8.e1-3.
http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/23648697

, , ,

Les commentaires sont fermés.