Suite du débat « Don’t eat anything with a face », entre végétariens et omnivores, qui a eu lieu en décembre dernier. Nutriting vous en propose là encore une retranscription, suivie de son analyse. Dans ce 2ème épisode : quels sont les intérêts nutritionnels de la viande ? Manger végétarien est-il sans risque pour la santé ?

Don’t eat anything with a face – 2ème partie : Les intérêts nutritionnels de la viande

Don't Eat Anything With a Face
Voici la deuxième partie de l’analyse du débat « Don’t eat anything with a face ».

La première partie concernait le caractère toxique de la viande rouge, celle-ci sera consacrée à l’aspect nutritionnel des deux types de régimes : la viande présente-t-elle un intérêt nutritionnel ? Les végétariens risquent-ils des carences ? Quelles en seraient les conséquences ?

La motion : « Don’t eat anything with a face »

La motion proposée afin de délimiter les termes du débat est formulée de la manière suivante : « Ne mangez rien qui ait un visage ».

Ainsi, le camp végétarien/végétalien se prononce POUR la motion, tandis que le camp omnivore se prononce CONTRE.

Les intervenants

POUR la motion

Neal BarnardNeal Barnard
Neal Barnard est Professeur de médecine associé à l’École de médecine de George Washington University. Il a mené de nombreuses recherches portant sur les effets de l’alimentation sur le poids corporel, la douleur chronique et le diabète. Il est l’auteur de dizaines de publications scientifiques, quinze livres, et a présenté trois programmes télévisés sur la nutrition et la santé, allant de la perte de poids à la prévention de la maladie d’Alzheimer. En tant que président et fondateur du Comité de Médecins pour une Médecine Responsable (PCRM), Neal Barnard tente de réformer les programmes diététiques nationaux.

Gene BaurGene Baur
Gene Baur est Président et co-fondateur de Farm Sanctuary, dénommé « la conscience du mouvement alimentaire » par le magazine Time. Depuis le milieu des années 1980, Gene Baur a fait campagne pour sensibiliser sur ce qu’il considère comme les abus de l’élevage industriel, et des systèmes de production d’alimentation à bas coût. Son livre, « Farm Sanctuary : Changer les coeurs et les esprits à propos des animaux et des aliments » (2008), un best-seller national, examine les questions éthiques autour de la viande bovine, la volaille, le porc, le lait et la production d’oeufs.

CONTRE la motion

Chris Masterjohn Chris Masterjohn
Chris Masterjohn poursuit une carrière dans la santé et la nutrition après s’être remis de problèmes de santé qu’il a développé lorsqu’il était végétalien, en incorporant dans son alimentation des aliments d’origine animale de haute qualité, riches en nutriments. Il a obtenu un doctorat en sciences de la nutrition de l’Université du Connecticut en 2012, et mène actuellement des recherches sur les interactions physiologiques entre les vitamines liposolubles A, D et K à l’Université de l’Illinois. Il a publié six publications évaluées par les pairs et a présenté un manuscrit à un examen. Il écrit deux blogs : le premier, Daily Lipid, est hébergé sur son site web cholesterol-and-health.com ; le deuxième, Mother Nature Obeyed, est hébergé par la Fondation Weston A. Price sur le site westonaprice.org.

Joel SalatinJoel Salatin
Joel Salatin est un agriculteur à temps plein dans la vallée de Shenandoah en Virginie. Agriculteur alternatif de troisième génération, il est retourné à la ferme à temps plein en 1982, en affinant et en élaborant sur les idées de ses parents. La ferme familiale « Polyface Inc. » fournit à plus de 5000 familles, 10 points de vente et 50 restaurants, par le biais de ventes à la ferme et de coopératives. Joel Salatin a écrit pour des magazines tels que Stockman Grass Farmer, Acres USA et Foodshed. Il est l’auteur de huit livres, y compris « Folks, This Ain’t Normal: A Farmer’s Advice for Happier Hens, Healthier People, and a Better World » (qu’on pourrait traduire par « Les gars, ça ne tourne pas rond : les conseils d’un agriculteur pour des poules plus heureuses, des gens plus sains, et un monde meilleur »). La ferme Polyface Inc. a été présenté dans le best-seller du New York Times « The Omnivore’s Dilemma », par l’écrivain alimentaire Michael Pollan, et dans le film documentaire primé Food Inc.

Le débat – 2ème partie : quels intérêts nutritionnels de la viande ? Manger végétarien est-il sans risque pour la santé ?

CONTRE
Chris Masterjohn

J’aimerais commencer avec une histoire personnelle : quand j’avais 18 ans, j’ai choisi de devenir végétarien, car je pensais que c’était le choix le plus sain, écologique et éthique que je puisse faire en matière d’alimentation ; 6 mois plus tard, je suis devenu végétalien (j’avais exclu tout ce qui provenait des animaux).
Il fallait bien que je suive la conclusion inévitable de ma propre logique : tous les animaux meurent, qu’on les tue ou non, mais pire encore, il y avait la cruauté que l’on voit dans l’agro-industrie, qui est bien pire pour les poules pondeuses et les vaches laitières qu’elle ne l’est pour les animaux élevés pour leur viande. Un an et demi plus tard, il devenait de plus en plus évident que mon séjour à travers le végétalisme échouait à m’apporter une quelconque promesse de vigueur et de bonne santé. Beaucoup de mes soucis de santé préexistants, qui m’avaient ennuyés dans le passé, ont évolué en fardeaux qui m’handicapaient au quotidien : ma digestion s’est empirée, mon énergie s’est volatilisée et mon irritabilité s’est envolée. Les efforts intenses me donnaient de l’angoisse et des palpitations cardiaques. Lors d’une seule visite chez le dentiste, j’ai découvert que j’avais plus d’une douzaine de caries, et que j’avais besoin de 2 dévitalisations. Le pire est que mes troubles anxieux se sont empirés au point que j’avais plusieurs crises de panique par semaine, et je commençais à avoir peur de manger ou de conduire.

C’est là que j’ai découvert le travail de Weston Price, qui a changé ma vie. Weston Price était le premier directeur de la recherche de ce qui devint l’Association Dentaire Américaine (ADA), et l’un des pionniers en anthropologie nutritionnelle et médicale. Il documenta tout autour du globe, sous différents climats, longitudes et latitudes, avec des groupes aux cultures et aux héritages génétiques fondamentalement différents, l’effet inéluctable de la transition d’une alimentation traditionnelle à une alimentation moderne, comprenant de la farine blanche, du sucre raffiné, du riz blanc, des huiles végétales et des conserves. Dans tous les cas, la transition s’est faite entre une santé vibrante et rayonnante, à non seulement des caries et malformations dentaires, mais aussi des maladies comme la tuberculose, le cancer, l’appendicite, des troubles de la vésicule biliaire, etc. Des dégénérescences physiques de tout type.
Tous les groupes qui avaient conservé une santé de fer à travers une alimentation traditionnelle mettaient l’accent sur les produits animaux riches en vitamines liposolubles. Certains groupes favorisaient les laitages, d’autres les organes et les jaunes d’oeufs, d’autres les animaux marins, et d’autres encore des insectes et des petits animaux. Le Dr Price a documenté que l’accent mis sur ces denrées était une des clés du succès de ces diètes traditionnelles.
Après avoir lu ces travaux, j’ai incorporé des aliments à haute densité nutritionnelle provenant d’animaux dans mon alimentation, et en l’espace de quelques mois, mes troubles d’angoisse ont complètement disparu, et mes carries se sont stoppées nettes. Je me suis véritablement senti comme une personne nouvelle : ma santé physique et psychique venait de subir une révolution. Mon expérience m’a fait me poser deux questions : suis-je le seul à avoir vécu cela ? Et que m’est-il arrivé, et pourquoi ?

La littérature scientifique montre que je ne suis pas seul : 7 sur 8 études pertinentes montrent que comparés aux omnivores, les végétariens ont un risque beaucoup plus élevé d’avoir des troubles mentaux, parmi lesquels troubles de l’alimentation, dépression, faible estime de soi, anxiété, envies ou tentatives de suicide. Une étude publiée en 2010 a montré que comparés aux omnivores, les végétaliens avaient 8 fois plus de lésions et de déminéralisations dentaires.
Pourquoi cela ? Pour le dire simplement, un grand nombre de nutriments sont beaucoup plus assimilables lorsqu’ils proviennent des animaux plutôt que de végétaux. L’un des plus mal compris est le cholestérol : beaucoup de gens savent qu’un taux élevé de cholestérol est associé avec des risques cardiaques importants, mais peu de gens savent qu’un taux trop bas de cholestérol est associé avec des troubles mentaux, des comportements violents d’auto-mutilation, d’accidents cérébro-vasculaires hémorragiques, de cancers et d’une plus grande morbidité globale.
Le Dr Barnard a lui-même publié des études montrant que bien que ces régimes montrent un apport accru en plusieurs nutriments, majoritairement des fruits et légumes, ils aboutissent aussi à une baisse des apports en vitamine B12, vitamine D, sélénium et zinc. Le Dr Barnard conseille une supplémentation en vitamine B12 et en vitamine D, et met en avant les aliments riches en zinc. Mais les aliments les plus riches en zinc ne sont en rien végétaux : il s’agit des huîtres, du boeuf et du fromage ! Il est d’ailleurs peu probable que se supplémenter afin de palier ces déficits soit un succès total, puisque ces éléments interagissent de manière complexe avec d’autres éléments présents dans les aliments dans lesquels ils se trouvent. La vitamine B12, par exemple, agit en synergie avec des acides aminés que l’on retrouve essentiellement dans la chair, la peau ou les os.

Est-il possible d’élaborer une diète qui soit adéquate sans utiliser de viande d’animaux qui aient un visage ? En réalité, je crois que c’est possible : cela inclurait des jaunes d’oeufs, des produits laitiers et des fruits de mer. Les fruits de mer sont des animaux, mais beaucoup de gens pourraient dire qu’ils n’ont pas de visage.
Une telle alimentation ne pourrait ceci dit pas être bénéfique pour tous. Laissez-moi vous donner un exemple de pourquoi : la vitamine A. La vitamine A se retrouve surtout dans le foie ou l’huile de foie de morue ou d’autres poissons. Bien que des quantités plus limitées soient trouvées dans le jaune d’oeuf ou le beurre, les légumes rouge-orangés sont eux pourvoyeurs en caroténoïdes, dont le bêta-carotène que nous pouvons convertir en vitamine A. Pourtant, l’efficacité de cette conversion est assez faible, et très variable selon les individus. La moitié des personnes ayant des ancêtres européens ont une variation génétique qui diminue de moitié leur capacité de conversion de bêta-carotène en vitamine A, et un tiers d’entre eux ont une conversion quatre fois moindre.
Ces personnes ont très peu de chances d’avoir suffisamment de vitamine A à partir de végétaux uniquement, et s’en sortiraient bien mieux en incorporant du foie ou de l’huile de foie de morue dans leur alimentation, qui provient d’animaux avec un visage.

En vue de construire une approche alimentaire qui puisse tolérer les approximations et s’adapter à chaque individu, nous devons abandonner ce faux dilemme entre les végétaux sains d’un côté, et les produits animaux prétendument nocifs de l’autre côté, et prendre en compte toutes les sources d’aliments à haute densité nutritionnelle. Fort heureusement, les produits animaux sont de meilleure qualité nutritionnelle lorsqu’ils sont élevés avec une conscience écologique et éthique, sur une terre de bonne qualité, nourris en pâturages, à l’air libre et au soleil.

POUR
Neal Barnard

Les études que Chris Masterjohn cite sont des études d’observation. Nous avons testé ces théories. Nous avons travaillé avec une compagnie d’assurance, “Geico”, dans 10 villes différentes, nous avons introduit une alimentation à base de végétaux à 300 personnes, et nous avons mesuré les niveaux de dépression et d’anxiété : ils se sont améliorés. Et nous avons aujourd’hui 3 études cliniques randomisées, et les gens vont mieux, les gens se sentent plus vigoureux, ce qui est la raison pour laquelle de nombreux athlètes le font. Il en est de même pour la santé dentaire : lorsqu’on regarde sur le long terme, les végétariens gardaient leurs dents, alors que les omnivores les perdaient.

CONTRE
Chris Masterjohn

Le Dr Barnard a tout à fait raison sur le fait que toutes ces études citées sur le végétarisme et les troubles mentaux sont des études d’observation, et elles ne peuvent montrer si le végétarisme entraîne les troubles mentaux, ou si les troubles mentaux entraînent le végétarisme [Rires du public], ou s’il y a un autre type de relation. Ceci est sérieux : n’importe quelle hypothèse est possible, et elles ne s’excluent pas mutuellement. Ce que nous savons, c’est qu’il y a un grand nombre d’informations sur la biochimie et sur les effets des déficits en nutriments les plus communs chez les végétariens, avec la santé mentale. Et donc biologiquement, c’est très plausible.

Modérateur
John Donvan

Neal ou Gene, l’argument que font vos opposants est que la viande est très nutritive, et que rien ne peut l’égaler ; et que si vous voulez de la vitamine B12, qui est vitale, vous ne l’obtiendrez pas sans consommer de viande, à moins de prendre des compléments. Gene, vous voulez répondre à ça ?

POUR
Gene Baur

Et bien, je suis végétalien depuis 1985, et je n’ai pas pris ma B12 très religieusement, mais tout ce que j’ai vient de plantes : il s’agit de B12 issue de plantes. La vitamine B12 est le seul nutriment auquel il faut penser, et cela est produit par des micro-organismes. Donc c’est disponible dans l’environnement, dans la terre…

CONTRE
Joel Salatin

Donc c’est dans la terre ?

POUR
Gene Baur

Il y a de la terre sur les végétaux, n’est-ce pas ?

CONTRE
Joel Salatin

Donc le truc, c’est : ne lavez pas votre kale ? (ndlr : choux très à la mode aux Etats-Unis en raison de nombreuses vertus supposées)

POUR
Gene Baur

Ne les désinfectez pas, ne les récurez pas.

POUR
Neal Barnard

La vitamine B12 n’est pas produite par les animaux, elle n’est pas produite par les plantes. Elle est produite par des bactéries qui se retrouvent, entre autres, dans le sol. Historiquement, une théorie veut que cette bactérie qui est dans le sol se retrouve sur nos légumes, nos mains, dans notre bouche, et que cela suffise à ingérer ces 2,4 µg, une quantité infime, dont on a besoin par jour. Une autre théorie est que certaines bactéries intestinales dans notre corps pouvaient produire cette vitamine, mais de nos jours, avec nos diètes modernes, ces bactéries ont disparu ou ne se trouvent plus en quantité suffisante, alors que chez des hommes appartenant à des sociétés primaires, ces bactéries produisent suffisamment de B12 assimilable par l’organisme.
En réalité, on ne peut être sûr de tout ça, mais ce que l’on sait avec certitude, c’est que la majorité des personnes déficientes en B12 dans les cliniques d’hématologie mangent de la viande. Et ce, pour la bonne raison qu’il est difficile d’assimiler la B12 provenant de la viande : il faut beaucoup d’acide gastrique, des facteurs intrinsèques (ndlr : glycoprotéine issue de l’estomac qui est nécessaire à l’absorption de B12), et c’est pour ça que le gouvernement américain recommande à tous les mangeurs de viande de se supplémenter avec de la vitamine B12 au-delà de 50 ans.

CONTRE
Chris Masterjohn

J’aimerais ramener la conversation sur terre un petit peu, et mettre ça en perspective…

Modérateur
John Donvan

Que voulez vous dire par là ? Pourquoi pensez vous que…

CONTRE
Chris Masterjohn

Et bien, je veux dire, ces points sont très intéressants, et c’est passionnant de se dire qu’on pourrait avoir de la vitamine B12 de bactéries intestinales, ou de la terre, ou d’excréments laissés sur les végétaux…

POUR
Neal Barnard

Non, je ne dis pas ça. Je dis qu’il faut prendre un complément pour ne pas avoir à compter là-dessus…

CONTRE
Chris Masterjohn

Je veux dire, pour remettre ça dans le contexte, il faudrait regarder les études sur les déficiences en vitamine B12 auprès des végétariens, végétaliens, ou auprès des personnes âgées qui ont des problèmes de digestion. Et donc l’un des moyens d’avoir une vue d’ensemble de cette littérature est de regarder les méta-analyses, qui sont des agrégations de multiples études sur un même sujet. Or la plus récente méta-analyse, se basant sur 18 études utilisant le meilleur marqueur de déficience en vitamine B12, montre un déficit pour 30 à 73% des végétariens, 43 à 90% des végétaliens. Et la durée est liée au déficit : par exemple, une étude montre que 67% d’enfants végétariens de longue date sont déficients, contre 25% d’enfants végétariens “récents”. C’est donc un déficit qui peut mettre des années à se développer…

POUR
Neal Barnard

Mais les études montrent aussi que donner de la viande à ces enfants ne résout pas le problème.

Modérateur
John Donvan

Est-ce… est-ce que c’est vrai ?

POUR
Neal Barnard

Absolument, vous pouvez prendre une personne déficiente en B12, lui donner de la viande, elle sera toujours en déficit.
Ce que tout le monde recommande, tous les médecins recommandent, c’est de ne pas compter sur la viande pour votre vitamine B12. Ils recommandent toujours un complément, car ce n’est pas cher et c’est sûr. Et cela vaut que vous mangiez de la viande, ou que vous soyez végétalien. C’est une fausse question. Tout le monde devrait prendre de la vitamine B12. Ça a été la position du gouvernement américain pendant des années : ils disent “Commencez à 50 ans”…

CONTRE
Joel Salatin

[Ironique] Et bien, je fais certainement confiance à tout ce que dit le gouvernent américain !

[Rires et applaudissements]

Question du public

Quand on explore la santé optimale, en particulier dans le cas du génome humain, vous devez analyser l’anthropologie et l’évolution. Donc, quel rôle a la protéine animale dans le succès de l’évolution de l’Homo Sapiens, et quelle preuve en reste-t-il chez les humains modernes ?

CONTRE
Chris Masterjohn

(ndrl : début de réponse dans la 1ère partie)
[…] Mais à propos d’évolution, je pense que la leçon à retenir, c’est qu’il y a une diversité au sein de la population qui évolue avec le temps, et du coup, je ne suis pas en train de dire que personne ne peut être parfaitement sain avec une diète végétalienne. Je crois que Gene en est la preuve. Mais la motion ne dit pas : “Certaines personnes ne devraient pas manger d’animaux avec un visage” ; elle dit : “Ne mangez pas d’animaux qui ont un visage”. Ce que l’on voit, c’est qu’il y a des variations génétiques, comme celles dont j’ai parlé au début et plein d’autres, qui montrent que certaines personnes n’arrivent pas à tirer les nutriments des plantes aussi facilement que d’autres. Certaines personnes y seront adaptées, d’autre non, et la leçon de l’évolution, c’est cette diversité.

CONTRE
Chris Masterjohn (lors de la conclusion)

[…] Les diètes de tribus traditionnelles, qui étaient protégées de toute maladie de civilisation, n’avaient pas d’aliments transformés et contiennent toutes des aliments d’origine animale riches en nutriments. Nous devrions nous baser là-dessus, avec notre connaissance de la physiologie qui montre que la viande animale apporte des nutriments, et que les besoins en nutrition varient d’un individu à un autre et peuvent, pour un même individu, varier d’une certaine période de vie à une autre. Cela souligne l’importance d’affiner notre approche nutritionnelle afin d’atteindre ce qui nous rend personnellement sains, en tant qu’individus uniques.
[…]
La motion de ce soir est incompatible avec les régimes traditionnels non validés par la science moderne, et réduit notre capacité à personnaliser notre alimentation si nécessaire. Parce que sa forme particulièrement absolutiste est tellement déséquilibrée, elle est encore plus dangereuse que la proposition inverse de toujours manger quelque chose avec un visage.

L’analyse de Nutriting sur la 2ème partie du débat

Ce débat touche du doigt certains points cruciaux, mais certains ne sont qu’effleurés, tandis que d’autres ont peut-être reçu plus d’attention qu’ils ne le méritaient.

Un cas isolé ?

Chris Masterjohn introduit le débat par quelques anecdotes sur sa vie : ancien végétarien, devenu végétalien pour des questions éthiques, il a été témoin d’une considérable dégradation de sa santé, notamment dentaire, ainsi que mentale, avec des crises d’angoisses intenses et répétées. Lorsqu’il s’est mis à introduire des aliments à haute densité nutritionnelle d’origine animale, sa santé a connu une nette amélioration, et ses crises d’angoisse ont cessé.

Si ce discours peut sembler anecdotique, il faut savoir que son cas est loin d’être isolé. Il existe en effet pléthore de témoignages identiques sur la toile, comme c’est le cas de la notoire Denise Minger. Cela fût par ailleurs une des raisons de leur rapprochement, afin de travailler sur des intérêts communs, et comprendre quels sont les liens entre la baisse de leur santé physique et mentale et le régime végétarien.

NB : L’expérience similaire qu’a connue Denise Minger l’a plongée dans le monde de la nutrition, où elle s’est faite connaître pour ses brillantes contre-analyses du rapport Cambell (The China Study).

L’étude citée par Chris Masterjohn, par exemple, note une dégradation de la dentition après que les sujets étudiés sont devenus végétariens.
DépressionUne autre étude portant sur plus de 4000 cas fait état d’une prévalence plus grande des états dépressifs, anxieux ou de troubles somatoformes (i.e. troubles mentaux caractérisés par des symptômes physiques) chez les végétariens. L’étude en question indique en l’occurrence que cela ne peut s’expliquer par les caractéristiques socio-démographiques des végétariens (qui sont majoritairement des femmes, vivant dans les villes, et majoritairement célibataires), puisque l’échantillon de contrôle correspondait aux mêmes caractéristiques.
Aussi, cette étude menée sur 9113 jeunes Australiennes fait le bilan suivant sur les végétariennes : bien qu’étant majoritairement plus sportives, plus minces et fumant moins, elles ont une plus grande tendance à souffrir de dépression, d’angoisses, d’attaques paniques, d’auto-mutilations, etc.

Il existe un certain nombre de ces études, seulement comme le signale cette fois Neal Barnard, il s’agit là encore d’études d’observation, qui ne peuvent par conséquent pas établir de lien de cause à effet, mais établissent simplement une association.
Il se peut par exemple que les individus qui ont des troubles mentaux aient tendance à s’orienter vers une alimentation végétarienne/végétalienne, plus souvent que vers une alimentation omnivore. Enfin, il est également possible que cette différence résulte d’un facteur externe qui échappe à l’analyse statistique.
NB : Suite à un certain nombre de remarques et commentaires de la part de végétariens/végétaliens se sentant particulièrement visés par ces propos, il nous apparaît important de clarifier plusieurs choses.
En effet, il existe à ce sujet un écart qui peut exister entre la perception du grand public (ou des médias) et la réalité statistique de ce type de résultat : il est évident qu’à aucun moment ces études ne suggèrent que tous les végétariens/végétaliens ont des troubles mentaux ! (ce terme étant, pour commencer, un terme médical pour désigner un ensemble de pathologies, allant de la dépression aux crises d’angoisse)
En réalité, il existe un certain pourcentage de troubles mentaux chez les omnivores, et un certain pourcentage de troubles mentaux chez les végétariens/végétaliens. Cela signifie que dans les deux populations (i.e. omnivores et végétariens/liens), un certain nombre d’individus présentent des troubles mentaux, ce nombre pouvant du reste être très petit par rapport à l’ensemble de la population.
Ce que les résultats statistiques de ces études montrent, c’est simplement que ce nombre est légèrement plus élevé dans la population des végétariens/végétaliens. Ce qui est très différent d’une suspicion de troubles mentaux chez tous les végétariens/végétaliens !

Mais… une plausibilité biologique possible

Néanmoins, il est à noter qu’à l’inverse des études d’observation liant la viande à diverses maladies, la plausibilité biologique dans ce cas est possible, notamment à travers l’exemple cité du cholestérol. Celui-ci, lorsqu’il est trop bas, est associé à une augmentation de troubles tels que l’anxiété, la dépression, ou même les suicides (bien que cela reste à confirmer), ou du déficit en d’autres nutriments.

Il est ainsi très probable que, toutes choses égales par ailleurs, un régime végétarien ait tendance à être plus carencé qu’un régime omnivore, et que si on n’y prend pas garde, certains nutriments importants, majoritairement (voire uniquement) présents dans les produits animaux, viennent rapidement à manquer.

Si le cas de la vitamine B12 est souvent cité dans ce type de débat, comme ce fût le cas ici, ce n’est pas le seul exemple : les déficits les plus courants et les plus connus comprennent également ceux en vitamine D, sélénium et zinc.

Mais plus important encore, il y a le cas de la biodisponibilité des vitamines ou de leur assimilation.

Le cas de la vitamine A

Carottes et vitamine ALe cas le plus probant et le plus marquant, bien qu’il fût à peine survolé dans ce débat, est sans doute celui de la vitamine A.
Cette vitamine essentielle, dont on découvre jour après jour les bénéfices (il existe beaucoup d’études récentes sur le sujet mettant à jour des rôles insoupçonnés, notamment en conjonction avec la vitamine D dont elle activerait les transporteurs) est bien connue pour ses rôles en lien avec la vision, la croissance, l’immunité, la reproduction, etc.
Mais c’est également un puissant antioxydant dans les membranes cellulaires, qui protège contre les toxines environnementales, contribue à la régulation de la croissance osseuse, protège contre l’asthme et les allergies, empêche la formation de calculs rénaux, et protège contre la stéatose hépatique (une maladie du foie).

Cette vitamine est injustement crainte en raison de sa toxicité à haute dose. En réalité, à moins de consommer très régulièrement du foie (c’est ainsi que l’on a découvert les effets toxiques de la vitamine A, en particulier par des explorateurs en Arctique qui se nourrissaient de foie d’ours polaire), il n’y a pas de risque d’hypervitaminose A.

A l’inverse, si vous ne consommez jamais de foie, d’abats ou d’huile de foie de poisson (ou dans une nettement moindre mesure, de beurre ou de jaune d’oeuf), il y a de fortes chances que vous soyez carencé(e) en cette vitamine.

Quid du bêta-carotène ?

Jus de carottesLa solution “miracle” semblait alors provenir des précurseurs végétaux de la vitamine A, le plus connu étant le bêta-carotène. En effet, il est dit et bien connu que le corps peut convertir ce bêta-carotène en vitamine A selon ses besoins, l’excès de bêta-carotène étant lui, bénin.
Mais la réalité, comme souvent, est plus complexe…

  1. Tout d’abord, l’absorption elle-même du bêta-carotène est très faible (à noter qu’elle est largement améliorée par l’absorption de graisses en même temps), mais sa conversion semble l’être encore plus.
  2. Par ailleurs, plus on se complémente en bêta-carotène, moins le corps semble capable de le transformer efficacement en vitamine A.
  3. En outre, des doses massives de bêta-carotène accroissent les niveaux de stress oxydatif, et stimulent la production d’enzymes qui dégradent la vraie vitamine A. En induisant un déficit cellulaire de vitamine A, les grandes doses de bêta-carotène provoquent des changements cancéreux dans le tissu pulmonaire, encore pire que ceux produits par la fumée de cigarette. C’est une des raisons pour laquelle les doses élevées de bêta-carotène ont entraîné une augmentation de la mortalité par cancer et de la mortalité totale dans deux essais chez l’homme.
  4. Enfin, pour ne rien arranger, certains gènes, à l’instar de ceux permettant la conversion de l’acide folique en folates, ne sont pas fonctionnels chez certaines personnes, ce qui fait que ces dernières sont pratiquement incapables de convertir du bêta-carotène.
La solution chez ce type de personnes passe du coup peut-être par la supplémentation, mais cela constitue en tout cas une preuve irréfutable que nous ne sommes pas tous faits pour manger les mêmes choses, et qu’en tout cas sans supplémentation, il serait très vraisemblablement dangereux d’imposer à tout le monde un régime végétarien.

Par ailleurs, cela sous-tend encore une fois l’importance chez les omnivores de ne négliger aucunes parties des animaux, qu’il s’agisse du foie ou des autres abats, ou comme le faisaient nos grand-mères, de nous complémenter naturellement en huile de foie de morue.

Le cas des oméga-3

La vitamine A n’est pas un cas unique, et nous pourrions citer d’autres nutriments essentiels dont la source végétale est très peu assimilable, comme les oméga-3.

En effet, ces derniers existent dans les végétaux sous forme ALA (acide alpha-linolénique), mais nous savons aujourd’hui que leur conversion dans notre corps en leur forme utile EPA (l’acide eicosapentaénoïque, qui lui se trouve dans les produits animaux, en particulier le poisson) est très faible, et très variable selon les individus.

En conclusion...
Nous ne sommes donc pas tous égaux devant le régime végétarien, et s’il peut très bien convenir à certaines personnes, il peut en revanche s’avérer mauvais, voire dangereux, pour d’autres.

C’est pourquoi il est important de garder un esprit ouvert sur ces questions, et de fuir tout dogmatisme. Tous les individus sont singuliers, avec de grandes variations entre tous les individus (ne serait-ce qu’au niveau des intolérances ou des allergies alimentaires), voire au sein d’un même individu selon les périodes de son existence. Dès lors, il va de soit qu’un régime unique ne peut convenir à tout un chacun.

ensavoirplus
Dans le prochain et dernier épisode, nous verrons encore un autre aspect du débat : le côté éthique de l’omnivorisme ou du végétarisme.

Références :

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